CONTRE L'ART

Contre l'art à vendre, contre les galeries-temples, contre l'art-marchandise réservé à une clientèle aisée décorant ses intérieurs bourgeois afin de se démarquer des autres par un pseudo-goût pour un pseudo-art abstrait et conceptuel dénué de vitalité.

Contre un art qui est la propriété exclusive d'une élite de "professionnels" (critiques, galeristes, commissaires d'expositions, "spécialistes" en tous genres) qui se sont appropriés une pratique universelle pour en faire une religion privée, avec sa hiérarchie et ses codes.

Contre l'art qui ne se parle qu'à lui-même, monochrome monochromisé, conceptualisé jusqu'au trognon, se protégeant de la vie foisonnante et de la société alentour en s'enfermant dans des espaces blancs et froids, où n'entrent que des prêtres et leurs ouailles.

Contre l'art conforme, l'art comme on entend qu'il soit, codé, avalisé, codebarré, faisant se ressembler toutes les œuvres les unes aux autres, forçant les artistes à adopter des attitudes et des pratiques conventionnelles, reconnaissables, sous peine d'être rejetés par un milieu étouffant et dirigiste.

Contre l'art qui ne prend aucun risque, ne s'explore pas, et répond aux attentes du marché capitalisé.

Contre l'art des grandes marques, l'art des Buren et des Koons, qui exploitent des filières, accaparent les budgets culturels, et fonctionnent comme des machines-marketings spectaculaires et creuses.

Contre l'art muséal, qui dépense tant dans sa communication pompeuse et sa lourde administration, et si peu dans les véritables talents, les explorateurs, les fous, qui crèvent de faim et manquent de visibilité.

Contre les musées, qui sont dirigés par des ignorants surpayés qui se prennent pour des artistes, qui s'auto-congratulent les uns les autres, créent des "sensations du moment" aussi frivoles et dénuées d'intérêt que des spots publicitaires, et fonctionnent en milieu fermé où les faveurs s'échangent et se monnaient, se comportant comme des maquereaux avec leurs artistes protégés.

Contre les musées qui exploitent sans vergogne les oeuvres posthumes d'artistes anti-institutionnels, révolutionnaires, qui n'ont jamais bénéficier de leurs faveurs quand ils étaient vivants, et qui sont détournés et vidés de leurs sens en étant fossilisés sur leurs murs.

« Les musées ont approximativement les mêmes heures d'ouverture que les églises, la même odeur de sanctuaire et le même silence. Et affichent avec arrogance un snobisme en opposition spirituelle directe aux hommes vivants dont les œuvres sont enfermées là. (...) L'art ne peut pas avoir de signification vitale pour une civilisation qui élève une barrière entre la vie et l'art, et collectionne des produits artistiques comme des dépouilles d'ancètres à vénérer. L'art doit former le vécu. Nous envisageons une situation dans laquelle la vie est continuellement renouvelée par l'art, une situation construite par l'imagination et la passion pour inviter chacun à y répondre créativement. Il s'agit d'apporter à toute action, quelle qu'elle soit, un comportement créatif. Nous l'envisageons. Mais c'est nous, maintenant, qui devons la créer. Parce qu'elle n'existe pas. »
Internationale Situationniste 8

POUR L'ART

Pour l'art pour tous, et par tous.

Pour l'art généreux, l'art qui se donne, sans rien demander en échange.

« Le jour où toutes les œuvres d'art n'auront aucune valeur, elles seront toutes belles. »
Robert Filliou

Pour l'art qui questionne, qui transforme, qui prend des risques, l'art qui sort des sentiers battus, des discours convenus et des lieux consacrés pour aller à la rencontre du monde.

« Le désir d'intervenir dans le paysage culturel, de produire non pas des objets de consommation, mais des événements faisant déborder la vie quotidienne, implique un besoin d'action, avec des résultats mouvants et fluides qui ne peuvent pas être fossilisés et congelés en "produit". En effet, ce désir est en opposition avec la fonction statique et passive de l'art, qui n'est utilisé qu'en tant que symbole d'un statut social ou en tant que décoration. »
Germano Celant

Pour l'art qui prend place au coeur même de la vie, car "l'art c'est la vie", car la vie est un art, et parce que nous sommes tous des artistes au quotidien, quel que soit notre place dans la société et les activités qu'on y mène.

Pour l'art vivant, en contact avec son temps, en dialogue avec l'espace qu'il occupe et les gens qui occupe cet espace, en dialogue avec la société entière.

Pour l'art dans la rue, l'art qui confronte, qui crée du contact, l'art qui prend des positions.

Pour l'art des fous, des rejetés, des subversifs, des ratés, des poètes, des créateurs hors-catégories.

Pour l'art reconnu comme une pratique universelle, applicable à tous les champs de la vie, présent dans tous les rapports et les échanges humains.

« La vie devrait être (devenir) essentiellement poétique. Ce qu'il y a de plus important à communiquer aux enfants, c'est l'utilisation créative des loisirs. Les artistes peuvent participer à cette recherche. En tant que promoteurs de la créativité, ils y gagneront une plus grande maîtrise de leur environnement et échapperont au ghetto dans lequel la société les enferme : n'être que des fournisseurs de distractions utilitaires ou de valeurs snobs pour la classe privilégiée. »
Robert Filliou

Pour l'art en tant que manière d'habiter poétiquement le monde. Ensemble.

« Il faut vivre,
Vivre,
Rien que
Vivre ! »

Maïakovski

D'après "Art / Fluxus Art-Amusement" de George Maciunas (1965).